Visite à Ardatov
Pour aller à Ardatov il faut prendre le train de nuit à Moscou à la gare de Kazan. L’ambiance des gares russes n’a pas beaucoup changé toutes ces dernières années. Les enfants des rues gagnent quelques roubles autour des kiosques, et finissent les restes laissés sur les tables par les voyageurs. Des groupes semblent attendre un départ depuis des jours, assis sur des ballots, à manger et jouer aux cartes. Les policiers contrôlent les issus, alpaguant de temps en temps une personne sans bagages ou au teint trop sombre.
Le trajet dure longtemps, aux arrêts des vendeurs proposent toutes sortes de produits aux passagers. A l’une des gares, en pleine nuit, des dizaines de personnes sillonnent les quais malgré une pluie battante sous les fenêtres du train avec des lustres, des verres en cristal, des vases. Une cristallerie est implantée dans la ville et une partie des salaires est versée en nature.
Le train arrive enfin, il est 2 heures du matin. En guise de gare, quelques baraquements, des voies désaffectées, et comme seul signe de vie, un débit de boisson chichement éclairé.
Ardatov est situé à une vingtaine de kilomètre de là. C’est un gros bourg, regroupé autour d’une grande église et d’un camp pour mineurs délinquants.
La maison paroissiale près de l’église est le centre névralgique de toutes les initiatives du père Michel Rézine, et elles sont nombreuses. Pour ne citer que les principales : un centre de réinsertion pour mineurs en difficulté, une salle de sport et une salle de jeux vidéo pour ces jeunes en difficultés, une exploitation agricole, une menuiserie, une cantine, des visites au camp pour mineurs, un camp scout. Toutes ces activités visent à soutenir et aider les jeunes en détresse et la population de cette petite ville.
Pour être plus précis, le centre névralgique n’est pas la maison mais la cuisine. Ici travaillent en permanence deux paroissiennes qui préparent les repas, les gamelles pour les jeunes travaillant aux champs, les colis pour les adolescents emprisonnés dans le camp. C’est un va et vient permanent, des enfants boivent du thé, des jeunes chargent du bois, des animateurs organisent la journée de travail au téléphone.
La ville d’Ardatov est l’une des plus pauvres de la région. Ici, 80% des entreprises ont fermé ces dix dernières années. L’alcoolisme fait des ravages.
En ce mois de mars, la neige commence à fondre et les rues de la ville, non asphaltées, sont impraticables. En allant vérifier l’état d’un hangar à blé à 15 km d’Ardatov, au volant d’un vieux 4X4, le père Michel croise deux gamins, cheminant en pleine campagne, de la neige fondue jusqu’aux genoux.
Les enfants, 6 et 11 ans, sont transis de froid, ils rentrent bredouilles d’Ardatov après avoir passé la journée à chercher leur mère, partie ivre de leur isba.
Boris traîne près de l’église, le père Michel le renvoie éplucher des légumes. Il ne peut pas travailler à l’exploitation agricole, alors il aide à l’église. Quand il était petit ses parents se sont entretués devant lui et il n’a jamais surmonté le choc.
Retour vers Moscou. La même gare de province, mais cette fois plus animée ; il n’est que minuit. Le débit de boisson est plein, la musique joue fort. D’un côté se trouvent les voies de chemin de fer, de l’autre l’obscurité de la nuit sans aucune lumière. Au centre, sur une place en terre, des groupes d’adolescents parfois très jeunes, titubent, des bouteilles à la main. Deux garçons en trainent un autre, incapable de marcher. Un groupe, plus loin parait se battre mais semble ne plus en avoir la force.